Inventorier sa forêt : pourquoi et comment faire un inventaire par placettes
14 juin 2026 · 11 min de lecture
Demandez à un propriétaire forestier la surface de sa forêt : il répond au centiare près. Demandez-lui son volume de bois sur pied, sa densité de tiges ou son accroissement annuel : dans l’immense majorité des cas, silence. La forêt française privée est cartographiée, bornée, cadastrée, mais elle reste très largement non mesurée.
C’est un paradoxe coûteux. Sans données chiffrées, impossible d’estimer sérieusement la valeur d’une coupe avant de signer avec un acheteur, de rédiger un document de gestion crédible, de suivre l’effet d’une éclaircie ou de valoriser le carbone stocké. L’inventaire forestier n’est pas un exercice de style réservé à l’ONF : c’est l’outil de base du propriétaire qui veut décider en connaissance de cause.
Bonne nouvelle : nul besoin de compter chaque arbre. L’inventaire statistique par placettes permet d’obtenir des chiffres fiables en échantillonnant une petite fraction de la surface. Voici comment ça marche, et comment le faire vous-même.
1️⃣ À quoi sert un inventaire, concrètement ?
Vendre son bois au juste prix
C’est l’usage le plus directement rentable. Un acheteur de bois professionnel estime le volume et la qualité en quelques passages : si vous n’avez aucun chiffre en face, la négociation est déséquilibrée. Connaître son volume sur pied par essence et par catégorie de diamètre, c’est passer d’un « lot à débarrasser » à un produit que l’on vend.
Nourrir son document de gestion
Un PSG (plan simple de gestion) repose sur une description des peuplements : essences, structure, capital sur pied, accroissement. Un inventaire, même simplifié, transforme des impressions (« belle futaie de chêne ») en données exploitables (« futaie régulière de chêne sessile, 180 tiges/ha, surface terrière 22 m²/ha, volume estimé 195 m³/ha »). Le document y gagne en crédibilité, et surtout les décisions de coupe qui en découlent.
Suivre l’évolution dans le temps
Un inventaire refait tous les 5 à 10 ans sur les mêmes placettes révèle ce qu’aucun coup d’œil ne montre : l’accroissement réel, l’effet des éclaircies, la progression de la régénération, l’évolution de la mortalité. C’est le tableau de bord de votre sylviculture.
Chiffrer le carbone et les dégâts
Le calcul du carbone stocké part du volume sur pied. De même, après une tempête ou un incendie, un dossier d’indemnisation solide s’appuie sur l’état du peuplement avant sinistre : un inventaire daté est la meilleure preuve qui soit.
2️⃣ Les trois grandes méthodes
L’inventaire en plein (pied à pied)
On mesure tous les arbres. Réservé aux petites surfaces (moins de 2 à 4 hectares), aux peuplements de très grande valeur (chêne de tranchage, noyer) ou aux martelages avant vente. Au-delà, le temps de travail devient déraisonnable.
L’inventaire par placettes à surface fixe
La méthode reine pour les propriétaires. On matérialise des placettes circulaires (souvent 10 à 15 mètres de rayon) réparties systématiquement sur une grille régulière, et on mesure tous les arbres à l’intérieur de chaque cercle. Les résultats sont ensuite extrapolés à l’hectare.
Exemple : une grille de 100 m par 100 m donne une placette par hectare. Avec un rayon de 12,6 mètres, chaque placette couvre 500 m², soit un taux de sondage de 5 %. Sur une forêt de 20 hectares, on mesure environ 20 placettes : une bonne journée de terrain pour une précision très correcte à l’échelle de la propriété.
L’inventaire relascopique
Popularisé par Bitterlich, il utilise un instrument d’angle (relascope, ou simple jauge maison) : depuis un point, on compte les arbres dont le tronc apparaît plus large que l’angle de visée. Le comptage donne directement la surface terrière en m²/ha, sans mesurer aucun diamètre. Redoutablement rapide pour estimer le capital sur pied, moins adapté si l’on veut des détails par catégorie de diamètre.
3️⃣ Le matériel : moins cher qu’on ne le croit
- Un compas forestier (ou mètre ruban de circonférence) pour les diamètres à 1,30 m. Compter 60 à 150 € pour un compas correct.
- Un vertex, un dendromètre ou une application smartphone pour les hauteurs. Les applications utilisant l’inclinomètre du téléphone suffisent pour débuter.
- Un GPS (le smartphone convient) pour retrouver les centres de placettes.
- Un décamètre ou un cordeau de la longueur du rayon choisi, pour délimiter le cercle.
- De la peinture ou des jalons pour matérialiser les centres si vous comptez revenir mesurer les mêmes placettes dans 5 ans (fortement recommandé).
Budget total pour s’équiper sérieusement : 100 à 300 €. Soit moins que la marge perdue sur un seul lot de bois mal estimé.
4️⃣ Le protocole, pas à pas
Préparer la grille au bureau
Sur un plan de la forêt, tracez une grille régulière (100 m x 100 m pour commencer) et relevez les coordonnées de chaque nœud : ce sont vos centres de placettes. Les placettes qui tombent hors peuplement (chemin, mare, coupe rase) sont notées comme telles, jamais déplacées « vers un endroit plus joli » : c’est le déplacement qui fausse la statistique, pas la placette vide.
Sur le terrain, pour chaque placette
- Rejoindre le centre au GPS, le matérialiser.
- Délimiter le cercle au cordeau.
- Pour chaque arbre dont le centre du tronc est dans le cercle : noter l’essence et le diamètre à 1,30 m (arrondi en classes de 5 cm : 20, 25, 30…).
- Mesurer la hauteur de 2 ou 3 arbres représentatifs (les autres hauteurs se déduisent).
- Noter les observations utiles : régénération présente, dégâts de gibier, arbres morts, bois mort au sol.
Comptez 15 à 25 minutes par placette à deux personnes une fois le rythme pris.
Les pièges classiques
- Le diamètre mesuré à la mauvaise hauteur : 1,30 m du sol, côté amont sur terrain en pente. Un compas posé 20 cm trop bas surestime systématiquement le volume.
- Les arbres limites : un tronc à cheval sur le bord du cercle se tranche à la rigueur (dedans si le centre du tronc est dedans), pas à la générosité.
- Le beau temps sélectif : n’inventorier que les belles parcelles donne une belle moyenne… et une donnée inutilisable.
5️⃣ Des mesures aux résultats
Les trois chiffres qui comptent
- La densité : nombre de tiges par hectare, par essence.
- La surface terrière (G, en m²/ha) : la somme des sections des troncs à 1,30 m. C’est l’indicateur de capital et de concurrence le plus utilisé par les forestiers : en futaie, on raisonne souvent entre 15 m²/ha (peuplement clair) et 30 m²/ha et plus (peuplement dense à éclaircir).
- Le volume sur pied (m³/ha) : calculé à partir des diamètres et hauteurs via des tarifs de cubage (Algan, Schaeffer rapide ou lent selon les essences et régions).
Interpréter
Un chêne de classe 60 ne se compare pas à un charme de classe 25 : ventilez toujours par essence et par catégorie (petits bois, bois moyens, gros bois). C’est cette ventilation qui répond aux vraies questions : faut-il éclaircir ? Y a-t-il assez de gros bois pour une coupe de renouvellement ? La régénération suit-elle ?
Et si les chiffres vous surprennent, c’est précisément le signe que l’inventaire était nécessaire.
En résumé
| Méthode | Surface adaptée | Temps indicatif | Ce qu’on obtient |
|---|---|---|---|
| Pied à pied | < 2-4 ha ou martelage | Long | Exhaustif |
| Placettes fixes | 4 à 200 ha | ~20 min/placette | Densité, G, volume par essence et diamètre |
| Relascopique | Estimation rapide | ~5 min/point | Surface terrière |
Un inventaire par placettes bien mené, c’est un ou deux jours de terrain pour une propriété moyenne, un investissement matériel modeste, et à l’arrivée des chiffres qui changent la nature de toutes vos décisions : vente, éclaircie, document de gestion, carbone, assurance.
La condition du succès dans la durée : noter proprement, conserver les données, et pouvoir refaire les mêmes mesures au même endroit dans cinq ans.
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